
[fr] L’île d’Epstein, ou le techno-capitalisme prédateur
il Rovescio - Tuesday, June 16, 2026Traduction en français de “L’isola di Epstein, ovvero il tecno-capitalismo predatore” (https://ilrovescio.info/2026/03/18/lisola-di-epstein-ovvero-il-tecno-capitalismo-predatore-i/ et https://ilrovescio.info/2026/04/24/lisola-di-epstein-ovvero-il-tecno-capitalismo-predatore-ii).
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L’île d’Epstein, ou le techno-capitalisme prédateur
I.
Pourquoi les technocrates, les eugénistes, les affairistes et les services secrets ont-ils recours à un prédateur sexuel comme Epstein ? Pourquoi les nouvelles clôtures (autour des ressources naturelles et des capacités humaines) trouvent-elles toujours leur équivalent dans la violence infligée au corps des femmes et des enfants ?
Qu’ajoute, aux atrocités coloniales (et sexistes) accumulées au cours de l’histoire, l’immense puissance technologique dont jouissent aujourd’hui les dominateurs ?
La raison pour laquelle la plupart des « mouvements » se tiennent soigneusement à l’écart du château des horreurs lié à l’« affaire Epstein » n’est pas mystérieuse. Le sujet n’apparaît pas seulement monstrueux en soi, mais aussi réceptacle d’explications monstrueuses. Ces « fichiers » semblent être la confirmation objective des théories du complot les plus « délirantes »; plus prosaïquement, ils représentent un concentré de toutes les perversions que les classes populaires, du Moyen Âge à nos jours, ont toujours attribuées aux riches (cannibalisme compris). Le fait est que cette matière putride n’est pas une île, mais bien un trait distinctif de l’époque ; son interprétation fait donc partie intégrante de la lutte des classes, c’est-à-dire d’une bataille sur les directions opposées que peuvent prendre le dégoût et la colère.
C’est pourquoi il est trompeur de s’attarder trop sur les détails qui émergent peu à peu de ces millions de documents. Ce qu’il faut, c’est un cadre d’interprétation. Et c’est ce que nous nous proposons d’esquisser dans ces notes. Une deuxième partie, qui paraîtra prochainement, contiendra en revanche des références plus spécifiques et plus précises aux « fichiers ».
Faisons un parallèle avec Gaza (parallèle tout sauf arbitraire, comme nous le verrons).
Pour comprendre le génocide du peuple palestinien, il ne sert pas à grand-chose de se plonger dans les chroniques quotidiennes de l’horreur ; pas plus qu’il n’est très utile de connaître le nom des présidents israéliens ou les dates exactes du « conflit israélo-palestinien ». Il faut comprendre ce qu’est un colonialisme de peuplement, dont la violence – comme l’a résumé avec justesse l’historien Patrick Wolfe – n’est pas un événement, mais une structure.
Il en va de même pour ce que Marx a appelé « l’accumulation primitive du capital ». Comme l’ont expliqué Silvia Federici, Maria Mies, Veronika Bennholdt-Thomsen et d’autres féministes, cette accumulation n’est pas un événement historique lointain, mais une structure qui se renouvelle sans cesse et qui réactualise sa brutalité originelle, surtout en période de profonde restructuration. Pour le comprendre, il faut se débarrasser d’un fardeau : la conception linéaire et progressive du temps historique. Le développement technologique ne surpasse en rien la barbarie du passé, mais la déplace dans l’espace et la dote d’une nouvelle puissance.
Dans cette dynamique structurelle, nous voyons réapparaître, plus vivaces que jamais, les traits marquants qui ont présidé à la naissance du capitalisme : violence coloniale, enclos des terres, destruction des biens communs, développement de la science, attaque contre les savoirs médicaux populaires, asservissement des femmes et chasse aux sorcières. Les nouvelles enclosures ne concernent pas seulement les terres (de l’accaparement des terres en Afrique aux étendues de champs transgéniques en Ukraine), mais touchent désormais les cycles vitaux mêmes de la nature (de la production de semences stériles à la biologie de synthèse) et les facultés de l’espèce humaine (soumise à une gigantesque désaccumulation de savoirs et de capacités produits au cours de millions d’années) ; les biens communs menacés ne concernent pas seulement les relations communautaires, mais la régénération de la matière-monde ; quant à la mise hors-la-loi de tout savoir médical populaire, pensons aux « chasseurs de gènes » qui accaparent pour la techno-industrie les connaissances indigènes sur les propriétés pharmaceutiques des plantes ou à la criminalisation des soins non officiels pendant la pandémie de Covid.
Le corps des femmes n’est pas seulement sexualisé et exploité, mais aussi artificiellement manipulé et réduit à un « matériau/materiel de reproduction ». Dans ce contexte, la chasse aux sorcières refait également surface. Non seulement au sens métaphorique (comme diabolisation de la dissidente et de la différence), mais aussi au sens littéral le plus cruel. Nous parlons donc de centaines de milliers de femmes qui – comme l’a documenté, entre autres, Silvia Federici – sont enfermées dans des « camps pour sorcières » ou tuées (surtout en Afrique). Il s’agit très souvent de femmes âgées, seules et paysannes, dont la mort permet la privatisation des terres qu’elles cultivent. L’imbrication entre logique patriarcale, superstitions populaires et plans d’«ajustement structurel» promus par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale révèle de manière exemplaire comment la domination sait mobiliser les différents éléments de sa propre stratification historique.
De ce point de vue, ce n’est pas un hasard si des milliers de femmes ont été emprisonnées, violées et tuées dans l’Indonésie de Suharto parce qu’elles étaient considérées comme des « sorcières communistes », ni que l’ambassadeur israélien à l’ONU ait qualifié Francesca Albanese de « sorcière », ou que le transhumaniste et Afrikaner Peter Thiel soit allé jusqu’à traiter Greta Thunberg d’« Antéchrist » (en même temps, tiens donc, que le « luddite »).
Tout comme il serait trompeur d’attribuer la chasse aux sorcières en Afrique à des « vestiges du tribalisme », il en va de même pour la dénonciation du lien entre la disparition de milliers de femmes chaque année au Mexique et la « guerre des narcos », dénonciation qui omet souvent le rôle de l’État, des sociétés minières et des accapareurs de terres techno-industriels. En abordant ainsi notre sujet, nous pouvons établir un premier parallèle entre l’horreur de Gaza, les camps d’extermination au Mexique et les cachots de l’île d’Epstein. Celui qui s’apprête à coloniser Mars et à asservir des milliards de personnes (pensons à un Elon Musk ou à un Peter Thiel) doit prouver, même dans la vie quotidienne, qu’il n’a aucune limite éthique : le corps féminin à violer est à la fois un trophée, un sceau d’appartenance et un ventre d’où faire naître la nouvelle lignée de dominateurs.
Mais à cette brutalité typique des plantations esclavagistes (où la violence sur le corps des esclaves était aussi un rite d’initiation du jeune grand propriétaire terrien pour se montrer digne du « peuple des seigneurs ») s’ajoutent aujourd’hui des projets de puissance qui sont techniquement transhumains. Dans les propriétés d’Epstein, en effet, les adolescentes et les fillettes n’étaient pas seulement violées et torturées, mais transformées en « matériel génétique » destiné à créer la « progéniture parfaite ».
Il s’agit donc de centaines de millions de dollars investis dans des techniques d’édition génétique destinées à être appliquées aux embryons. L’eugénisme, d’abord libéral puis nazi, se cache aujourd’hui derrière des centres universitaires et des fondations « philanthropiques » ; il se perfectionne sur des végétaux et des animaux pour se préparer au saut interespèces. Epstein offrait de l’argent et une extra-territorialité juridique et académique aux généticiens d’assaut. Les portes tournantes entre ses propriétés et les milieux de la Silicon Valley vont bien au-delà des limites d’une communauté de prédateurs sexuels. Ils avaient bien plus en commun avec les différents Gates, Musk et Thiel : une vision du monde. Celle selon laquelle les masses ne sont que du « bétail », dont se distingue une nouvelle lignée de maîtres qui aspirent à dépasser les limites de la Terre et même de la mort. Les « bêtes » ne sont pas seulement les personnes de couleur et les femmes, mais les humains qui veulent rester tels, c’est-à-dire des créatures terrestres et mortelles.
Ce que le complexe militaro-industriel-scientifique qui s’est développé autour du projet Manhattan a déjà fait à la matière-monde (altérer par les radiations nucléaires la magnétosphère, l’ionosphère et la biosphère) exprime aujourd’hui son idéologie aboutie : le transhumanisme. Sur Mars, on ne peut ni cultiver, ni même – en raison de l’effet de la gravité sur les utérus – accoucher. Produire de la « viande » grâce à la biologie synthétique et aux imprimantes 3D, créer des utérus artificiels capables de générer la vie, faire de nos propres corps des usines à protéines ne sont pas des « délires », mais les conditions préalables d’un techno-colonialisme en marche. Pour ceux qui considèrent la Terre elle-même comme une arme à utiliser dans la guerre mondiale – peut-on imaginer une forme plus démesurée d’hybris ? – les perversions d’un Epstein ne sont bien rien…
La réactualisation de la violence coloniale ne se manifeste pas seulement à travers des faits muets : elle est explicitement revendiquée. Le discours que Marco Rubio a récemment prononcé à la Conférence sur la sécurité de Munich en est l’expression la plus limpide. Pendant cinq cents ans, la civilisation occidentale a conquis – avec des soldats, des marchands et des missionnaires – tous les continents. Cette conquête a connu un coup d’arrêt à cause des révolutions anticoloniales et de la « perverse idéologie communiste », mais elle peut désormais reprendre son glorieux chemin.
Les historiens les plus prudents ont estimé que les morts causées au cours des quatre premiers siècles de colonialisme s’élevaient à au moins deux cents millions. Pendant quatre siècles, en somme, un extermination quantitativement comparable à celle perpétrée dans les camps nazis s’est produite tous les dix ans. Même si elle est refoulée dans les recoins de l’histoire, une telle violence – constitutive de la modernité – ne peut que continuer à agir en coulisses. Voilà, l’île d’Epstein ressemble à une Compagnie des Indes – avec ses rejetons de la maison royale anglaise, ses commerçants, ses politiciens, ses intellectuels – qui s’apprête à une nouvelle restructuration de ses domaines.
Quand on qualifie le programme de développement de l’intelligence artificielle de « nouveau projet Manhattan », on ne peut certainement pas dire que son impact et le secret qui l’entoure soient minimisés. D’ailleurs, combien savent que près de 600 000 personnes ont travaillé au développement de la bombe atomique – toutes ignorantes, à l’exception du petit groupe de Los Alamos, du produit qu’elles fabriquaient –, réparties sur trente-deux sites industriels ? Quant à l’ampleur du projet, on peut dire que l’infrastructure de l’IA est encore plus vorace en main-d’œuvre et en matières premières que celle du nucléaire.
Quant au secret des décisions, il ne s’agit plus d’un facteur déterminant sur le plan politico-militaire, mais d’un élément intégré dans la « boîte noire » des algorithmes. Face à tant de puissance, comme paraissent inutiles, transpirants et sacrifiables les corps de ceux qui n’appartiennent pas à l’hyper-classe technocratique. Et comme cela doit être insupportable pour ces « néo-féodaux » (une auto-définition made in Silicon Valley) de devoir mourir comme leurs propres serviteurs…
Des documents Epstein émergent deux niveaux de corporéité : celui des femmes et des enfants sacrifiables, considérés comme des corps à exploiter et à violer, et celui des enfants sur mesure, créés grâce à l’édition génétique. Dans les deux cas, il s’agit d’accumulation, mais la valeur attribuée aux deux niveaux, aux deux corps, est très différente, et la valeur du produit commercialisable est également différente.
Ce nouveau nazisme, en somme, ne prend pas seulement la forme de la Salò de Pasolini, mais aussi celle – lucidement pressentie il y a des décennies par Günther Anders – de la « communauté national-socialiste des appareils », une « communauté » incomparablement plus puissante que la somme des appareils individuels.
« Si l’on tend bien l’oreille vers la machine technologique, disait le philosophe autrichien, on peut entendre la même devise que celle des SA hitlériennes : … et demain, le monde entier ».
Or, les projets transhumains ne se développent pas dans un monde lisse, mais au cœur de la jungle d’acier et de silicium que constituent la concurrence étatique et capitaliste. Le vaste réseau de chantage organisé autour d’Epstein par le système israélien devient alors une forme de sélection et de cooptation, dont les querelles sur l’identité de celui qui a planifié les attaques contre l’Iran – c’est-à-dire sur qui est intervenu pour soutenir qui, entre les États-Unis et le régime sioniste – semblent constituer un appendice sanglant. Le triangle formé par l’appartement d’Epstein à Manhattan, Ehud Barak et le consulat israélien de New York contredit l’idée qu’il s’agissait d’« opérations déviées » des services secrets. Nous parlons de l’ancien Premier ministre et des dirigeants des services de renseignement israéliens. Le ciment de ce réseau, cependant, n’est pas seulement politico-financier-sexuel, mais aussi idéologique : on pourrait l’appeler le suprémacisme 4.0.
Un suprémacisme qui considère les colonisés à la fois comme des « animaux humains » et comme des « déchets algorithmiques » (les premiers sont les mots bien connus de l’ancien ministre de la Défense Gallant, les seconds ceux utilisés par un commandant de l’Unité 8200, la division de l’armée israélienne qui a planifié les attaques contre Gaza à l’aide de l’intelligence artificielle). La puissance que le complexe israélo-américain-occidental a déchaînée contre la Bande de Gaza a été et reste systématiquement écocidaire, féminicide et infanticide, c’est-à-dire visant à anéantir la reproduction de la vie. Plus généralement, la fureur coloniale et extractiviste du capital – de la Palestine au Mexique, de l’Asie à l’Afrique – s’abat toujours, comme un entonnoir, sur les corps des femmes et des enfants.
Certains fréquentaient Epstein et son épouse en tant que pourvoyeurs de « chair à viol » ; d’autres les fréquentaient malgré cette activité. Dans un cas comme dans l’autre, cette structure d’abjection constituait un cadre idéal pour nouer des affaires et tisser des réseaux de pouvoir (aussi « mondialistes » que « souverainistes », aussi « démocrates » que « républicains »). À tel point que dans ces lieux – véritables arcana imperii – on planifiait également les mesures à prendre en cas de… pandémie. Des mesures, comme par hasard, fondées sur le traçage numérique (un avant-goût de la société des portiques) et le génie génétique (avec une expérimentation de masse de produits à ARNm et à ADN recombinant). Toutes promues, cela va sans dire, pour le bien de l’humanité.
Cette double morale, à y regarder de plus près, n’est pas une périphérie perverse du capitalisme, mais son centre. Aucun homme d’État et aucun capitaliste ne peut se passer de dissimuler, derrière de prétendues valeurs, la violence qu’ils exercent sur les humains et sur la nature. Et cette dissimulation est d’autant plus efficace que les outils culturels à leur disposition sont nombreux.
Si tu veux dissiper les soupçons sur les méfaits que tu commets dans ta cave, tu dois bien connaître les règles à respecter dans le salon. Mais lorsque les caves ne peuvent plus être dissimulées, il y a toujours quelqu’un pour exhiber fièrement les instruments de torture. Alors que les simulacres démocratiques s’effondrent, la vérité brutale du transhumanisme s’impose : soumettre le bétail humain n’est pas une triste et fâcheuse nécessité, mais la destinée manifeste d’une nouvelle élite.
Les époques apocalyptiques sont celles qui récapitulent et dévoilent (jusqu’à la rupture possible de toute la trame) l’immense violence accumulée et en même temps refoulée dans le processus historique qui les a constituées. Les deux apocalypses de notre temps sont la destruction de Gaza et le château des horreurs d’Epstein.
Seule une violence tout aussi apocalyptique peut nous en libérer. Apocalyptique ne signifie ici nullement démesurée, mais radicalement autre. Nourrie, c’est-à-dire, par le dégoût éternel envers les moyens monstrueux et inhumains du pouvoir contre lesquels elle a dû se soulever.
II.
C’est en 1973 que Donald Barr – ancien directeur de la Dalton School, l’établissement privé de l’Upper East Side de New York où Jeffrey Epstein a enseigné les mathématiques de 1974 à 1976 – publie Space Relations, un roman de science-fiction dont l’action se déroule sur une planète gouvernée par des oligarques qui pratiquent l’esclavage sexuel des mineurs. Dans l’imaginaire de Barr, il existe un monde caractérisé par des rituels sociaux et un contrôle de classe bien avant qu’Epstein et sa compagne Ghislaine Maxwell ne mettent en place ce système de domination et d’exploitation des corps révélé par les dossiers Epstein, dont une grande partie a été déclassifiée entre 2025 et 2026. Il semblerait toutefois que l’imagination de Barr présente des limites que la réalité ne connaît pas : la communauté de prédateurs sexuels établie sur l’île d’Epstein se rend coupable d’une hybris qui caractérise le progrès technologique auquel nous assistons. L’arrogance du cercle d’Epstein – parmi lequel on note des PDG de la Silicon Valley, des politiciens de tous bords, des femmes et des hommes du monde du cinéma, des enseignants des universités les plus prestigieuses – et d’Epstein lui-même déborde dans la volonté de sélectionner la progéniture parfaite, de vaincre la mort, de faire de la matière vivante un champ d’expérimentation et de profit.
Ces scénarios sont rendus possibles par une technologie sans limites, une technologie qui voit dans la mort un nouveau défi à relever.
Comme on peut le lire dans le livre Epstein Files publié par L’Indipendente, dès le début des années 2000, l’ambition d’Epstein était de transformer son ranch au Nouveau-Mexique en un laboratoire où des femmes seraient inséminées avec son sperme et mettraient au monde « ses » enfants. Le projet prévoit de mettre simultanément vingt femmes enceintes afin de construire une sorte d’« élevage humain » inspiré d’un précédent réel : le Repository for Germinal Choice. Il s’agit d’un plan né dans les années 1980 avec l’intention déclarée d’améliorer le patrimoine génétique de l’humanité par le biais de la collecte de sperme d’hommes jugés exceptionnels, parmi lesquels des lauréats du prix Nobel. De 1980 à 1999, année de sa fermeture, plus de 200 enfants sont nés grâce à cette banque de sperme. Le seul lauréat du prix Nobel ayant déclaré être un donneur du Repository est le physicien américain William Bradford Shockley.
À un certain stade de sa carrière, Shockley s’intéresse aux questions liées à la race et à l’eugénisme. Outre le fait qu’il estimait qu’un taux de reproduction plus élevé chez les personnes moins intelligentes entraînerait un effet dysgénique qui, à terme, conduirait à un déclin de la civilisation, Shockley déclare : « Mes recherches m’amènent inévitablement à penser que la cause principale des déficits intellectuels et sociaux des Noirs américains est héréditaire et d’origine génétique raciale, et qu’elle ne peut donc pas être corrigée de manière significative par des améliorations pratiques de l’environnement. » Pour Epstein également, comme on peut le lire dans un e-mail adressé à Chomsky, « l’écart intellectuel avec les Afro-Américains est documenté », un écart que le financier new-yorkais propose de combler par des modifications génétiques.
Le génie génétique est l’outil qui permet aux technocrates de concrétiser leur foi dans le progrès automatique de l’histoire. Aux côtés de Bryan Bishop, développeur de Bitcoin et entrepreneur dans le secteur des biotechnologies, Epstein collabore au projet « designer baby », un plan visant à créer « le premier nouveau-né humain conçu sur mesure et, éventuellement, un clone humain » (réf. EFTA01003966). Dans un e-mail du 2 août 2018 adressé à Epstein, Bishop écrit : « Une fois la première naissance réalisée, tout changera et le monde ne sera plus le même, pas plus que l’avenir de l’espèce humaine » (réf. EFTA01003966). Le cadre de référence est la technologie CRISPR/Cas9 et l’expérience du scientifique He Jiankui. En 2018, en effet, He Jiankui annonce avoir donné naissance à des jumelles résistantes au virus du VIH après une modification de l’ADN réalisée à l’aide de la technologie CRISPR. Dans le but apparent de contenir le virus, le généticien chinois implante dans un corps féminin des embryons génétiquement modifiés, donnant libre cours à une sorte de délire de toute-puissance. De la même manière, Epstein imagine pouvoir créer un héritier sur mesure et voit donc dans CRISPR la meilleure technique pour renforcer les capacités cognitives et insérer dans l’ADN des traits considérés comme désirables.
Même si Epstein et Bishop n’auront pas assez de temps pour mener à bien leur projet, leur obsession pour le contrôle génétique, l’hérédité et la perpétuation de soi est évidente. En ce sens, le mythe de Médée est exemplaire : l’infanticide la plus célèbre de la littérature, elle tue ses propres enfants pour punir Jason, coupable d’avoir rompu une promesse. Médée sait que ce qui peut le plus blesser Jason, c’est la fin de la transmission de son sang : le désespoir du héros grec n’est pas lié à la mort de ses enfants, mais à l’absence d’héritiers et à la destruction de sa mémoire.
Les tests génétiques ne concernent pas seulement la volonté de créer un enfant parfait, mais aussi celle de prolonger la vie. Günther Anders écrit dans L’Obsolescence de homme : « La mentalité du progrès se caractérise donc par une conception très particulière de l’” éternité “, à savoir l’idée d’une amélioration ininterrompue du monde ; et aussi par un défaut très particulier, à savoir l’incapacité à concevoir une fin ». Et encore : « Pour celui qui croit au progrès, cette absence de fin constitue une loi fondamentale, elle a donc une validité universelle, et s’applique donc également à sa vie personnelle ». D’après ce qui ressort des documents déclassifiés en janvier de cette année, Epstein s’intéresse aux recherches dans le domaine de la longévité et de la cryogénisation :
Epstein, à l’instar de nombreux transhumanistes et de nombreux millionnaires, « n’envisage même pas sa propre fin, ne peut l’envisager ; il repousse sa propre mort » (Anders). Ne pouvant, pour l’instant, empêcher que l’on continue de périr, Epstein occulte la honte de mourir en fournissant son matériel génétique pour des analyses de laboratoire, dans le cadre d’un projet de séquençage – le Personal Genome Project – visant à identifier les prédispositions génétiques à diverses maladies. Ce qui est mis en place, plus qu’une pratique de médecine préventive, semblerait s’inscrire dans l’idée d’amélioration biologique et de prolongation artificielle de la vie. Joseph Thakuria, médecin et chercheur affilié au Massachusetts General Hospital et collaborateur du Personal Genome Project de la Harvard Medical School, conçoit à cette fin le Projet Venus, une étude de recherche génomique basée sur la technologie CRISPR/Cas9. Thakuria envisage de « proposer un service de biobanque à long terme d’ADN et de cellules ainsi que la réanalyse des données tout au long de la vie » (réf. EFTA02698643). En tant que partisans du progrès, Thakuria et Bishop – dont on se souvient qu’il est impliqué dans le projet « baby designer » visant à concevoir le premier nouveau-né humain – ne connaissent aucune dimension temporelle en dehors du futur : bien qu’à l’époque de leurs expériences, l’édition génétique en fût encore à ses balbutiements, ils voient dans la génétique le meilleur outil pour repousser les limites biologiques de l’être humain et considèrent le transhumanisme comme l’horizon vers lequel tendre. Une approche partagée, bien sûr, par Epstein lui-même, qui, en 2018, par l’intermédiaire de sa fondation, Gratitude America, a fait don de 100 000 dollars à Humanity+, une organisation transhumaniste fondée en 1998 sous le nom de World Transhumanist Association.
Pour les adeptes du progrès, le concept de négatif, de fin, est donc devenu irréel. Pensons à cette phrase de Peter Thiel : « La plus grande forme d’inégalité humaine se situe probablement entre ceux qui sont vivants et ceux qui ne le sont plus ». Dans leur combat contre la mort, Thiel et Epstein sont accompagnés de certains des plus grands PDG de la Silicon Valley : en 2017, Larry Ellison, fondateur d’Oracle, a fait don de plus de 370 millions de dollars à des projets visant à prolonger la vie ; Jeff Bezos aurait investi dans Altos Labs, une entreprise spécialisée dans la reprogrammation biologique, une méthode visant à rajeunir les cellules en laboratoire qui, selon certains scientifiques, pourrait servir à revitaliser des organismes animaux et, à terme, à prolonger la durée de vie humaine. Parmi les scientifiques qui ont rejoint Altos Labs figure Juan Carlos Izpisúa Belmonte, un biologiste espagnol du Salk Institute en Californie qui, en collaboration avec des chercheurs chinois, a ajouté des cellules humaines à des embryons de singe. Larry Page – d’abord PDG de Google, puis d’Alphabet – a créé en 2013 « Calico Labs», qui a ouvert un laboratoire se consacrant exclusivement à la reprogrammation cellulaire.
Dans la Silicon Valley, les rêves excentriques des milliardaires sucent littéralement le sang des jeunes : une pratique qui se répand consiste à recevoir des transfusions de plasma provenant d’adolescents, à tel point que, le 19 février 2019, la Food and Drug Administration a publié un communiqué de presse mettant en garde contre les entreprises qui proposent cette pratique dans le but de ralentir les symptômes du vieillissement. Cette image transpose au sens littéral ce que le système capitaliste fait depuis des centaines d’années : voler la source vitale – qu’il s’agisse du sang, du corps, de la terre ou des ressources – aux peuples. On pourrait multiplier les exemples, mais le concept est désormais clair en soi : ce que font les différents Epstein, c’est faire en sorte que la technique devienne la véritable substance de l’homme. Avec les expériences visant à créer « la progéniture parfaite » tout comme celles visant à « vaincre la mort », la technique n’est plus placée face à l’homme, mais s’intègre en lui et l’absorbe progressivement tout entier.
L’obsession du contrôle et celle de l’accumulation du capital se manifestent également dans les plans de « préparation aux pandémies » dans lesquels Epstein est impliqué. Entre 2015 et 2017 – c’est-à-dire au moins deux ans avant le déclenchement de l’urgence Covid – on constate des échanges concernant d’éventuelles simulations de souches pathogènes et la construction d’infrastructures pour la gestion des urgences sanitaires.
Le 20 mars 2015, Epstein reçoit un courriel dont Bill Gates est en copie, avec pour objet « Préparation aux pandémies » (réf. EFTA00654215). Le message contient un projet d’ordre du jour pour une réunion sur la préparation mondiale aux pandémies et propose de discuter de la manière d’impliquer officiellement l’Organisation mondiale de la santé et le Comité international de la Croix-Rouge. Dans un e-mail adressé à Gates, avec Epstein en copie, daté du 3 mars 2017 (réf. EFTA02657725) et intitulé « bgc3 deliverables and scope » (bgc3 résultats attendus et champ d’action), une série de projets pour l’ancienne bgC3 – l’entreprise de type think tank fondée par Bill Gates en 2008 – parmi lesquels un «document sur les neurotechnologies utilisées comme armes dans les domaines du renseignement et de la défense» (!) et «des recommandations ultérieures et/ou des spécifications techniques pour la simulation d’une pandémie de souche». Ce ne sont pas les seules références à la préparation aux pandémies ; il existe également un échange (réf. EFTA01617419) entre deux interlocuteurs liés à Epstein, dont l’identité est restée secrète, qui, se référant à la simulation de pandémie, écrivent : « cela pourrait être une formidable plateforme », c’est-à-dire un laboratoire politique qui impliquerait également Bill Gates, qualifié de « fou des vaccins et des questions liées à l’autisme ».
De toute évidence, pour ces personnages, une crise sanitaire apparaît comme une occasion de mettre en place de nouveaux produits pharmaceutiques, d’expérimenter tant des mesures médicales que des systèmes de surveillance. Pour Epstein et les autres néo-féodaux, la matière humaine est un laboratoire d’expérimentation : le corps est quelque chose à potentialiser, à améliorer et à cristalliser – c’est le cas de leurs propres corps – ou à exploiter, à violer et à accumuler – c’est le cas des corps des autres. Dans leur vision, le monde est quelque chose que l’on peut posséder à partir de ses éléments les plus essentiels : la nature et l’homme. Ce qui s’est passé sur l’île d’Epstein, ce qui ressort des fichiers, semble être le délire de quelques fous qui ne veulent pas mettre de limites à leur soif de domination, un cas unique dont tout le monde veut prendre ses distances. Mais, pour reprendre les mots d’Anders, « dans l’histoire, il n’y a pas de place pour les expériences ludiques, car tout ce qui s’annonce, en affirmant modestement ne se dérouler qu’à titre expérimental, se produit immédiatement “une fois pour toutes”, se déroule donc comme un “cas concret”».
(ces deux textes sont apparus entre mars et avril 2026 sur le site ilrovescio.info)